Côte d’Ivoire-AIP/ “Depuis 1998, une loi organique devrait rendre obligatoire l’enseignement de la gestion des conflits et la médiation”, estime un spécialiste conflictologie

Un membre de la société européenne de conflictologie, Dr Gnapia Eddy,

Abidjan, 11 déc 2020 (AIP)- Les élections présidentielles en 2010 en Côte d’Ivoire ont débouché sur une crise qui a fait officiellement 3000 morts. Si le scrutin présidentiel de 2015 s’est déroulé dans un environnement apaisé, celui du 31 octobre 2020, qui a consacré la réélection du président Alassane Ouattara, a été émaillé de violences qui ont fait plus de 80 morts, des centaines de blessés et des dégâts matériels. Un membre de la société européenne de conflictologie, Dr Gnapia Eddy, analyse ces crises et propose ses recettes pour un vivre ensemble sans violence, évoquant que “depuis 1998, une loi organique devrait rendre obligatoire l’enseignement de la gestion des conflits et la médiation en Côte d’Ivoire”.

Les Ivoiriens ont vécu en 2002 une rébellion armée, une crise post-électorale en 2010-2011 et l’élection présidentielle du 31 octobre 2020 a été entachée de violences. Comment expliquez-vous qu’un peuple épris de paix puisse vivre toutes ces violences ?

Merci pour l’opportunité que vous nous offrez d’échanger avec les Ivoiriens. En effet, l’espoir qu’a suscité le vent de la démocratie en Afrique dans les années 90, a duré le temps d’une étincelle. Ce vent s’est vite transformé en ouragan avec un cycle de violence inouïe qui a bouleversé le cycle de stabilité et de paix avec des crises plus violentes les unes que les autres. La Côte d’Ivoire n’a pas été épargnée. Pour certains, ce cycle de violence est le signe que Dieu aurait “enlevé sa main” sur la Côte d’Ivoire. En réalité, nous subissons les effets de l’absence de réformes depuis 1998. Soyons plus précis : le 19 novembre 1998, l’ONU a adopté La résolution A/53/25 qui stipule dans son paragraphe 3 que ‘‘L’ONU invite les Etats membres à prendre les mesures nécessaires pour que la pratique de la non-violence et de la paix soit enseignée à tous les niveaux de leurs sociétés respectives, y compris dans les établissements d’enseignement.’’ C’est bien de faire des matchs de foot pour la paix, des concours culinaires pour la paix, des balayages pour la paix… mais normalement, depuis 1998, une loi organique devrait rendre obligatoire l’enseignement de la gestion des conflits et la médiation en Côte d’Ivoire. Nous avons donc 22 ans de retard en 2020. Ce sont des principes de réalité. Sans cette réforme nous irons de crises en crises avec des effets indirects : Migration clandestines, Enfants en conflit avec la loi, Chômage des jeunes, pauvreté, corruption…

Le Gouvernement ivoirien a institué depuis 2012 le Programme national de cohésion sociale (PNCS) aux fins de ressouder le tissu social fragilisé par les crises sus-évoquées. Comment expliquez-vous la résurgence des violences en dépit de cet outil de consolidation de la cohésion sociale ?

La Paix est plus qu’un comportement. Ceux qui veulent la paix doivent apprendre à s’organiser aussi efficacement que ceux qui aiment les conflits. En effet, la paix est un ensemble de valeurs définies, défendues et promues à travers l’éducation, la santé, l’accès aux ressources, la politique, l’économie, la société civile et l’armée. Ces valeurs conduisent à la stabilité selon le contexte national et international. La paix est dynamique. Elle ne peut faire l’objet de don ni d’importation. Elle doit être autocentrée et auto-entretenue dans le système éducatif et sociopolitique. La paix n’est pas statique, elle est dynamique. Les facteurs de paix d’aujourd’hui peuvent être des facteurs de conflits demain. En effet, L’analyse objective du conflit, la séparation de l’affect et des faits, la distinction du procès d’intention et du réel, la gestion des rumeurs, la négociation, la médiation la construction d’un accord, les systèmes d’alerte précoce, l’audit du climat de cohésion sociale…ne peuvent pas s’improviser. Car tout cela doit s’apprendre.

Outre le PNCS, il y a des mécanismes d’alerte précoce installés dans les régions, de même que les cellules civilo-militaires destinées à améliorer les rapports entre les forces de sécurité et les populations. Ces mécanismes sont-ils adaptés ou présentent-ils des insuffisances à corriger pour qu’ils jouent le rôle pour lequel ils ont été mis en place ?

Il faut faire les réformes nécessaires en 15 points (Education, Sécurité, Economie, Social, Politique…) sur la base des compétences opérationnelles. Renforcer la culture de paix par l’éducation. Dans votre région, ville et village, combien de personnes ont-elles accès de manière formelle ou informelle à l’éducation et à la culture de paix ? Ceux qui ont participé à cette formation ont-ils eu un impact sur les autres comment ? Quels sont les succès rencontrés dans la résolution des conflits ? Quels sont les défis à relever ? Il faut former et organiser des groupes d’enquêtes et posez les questions et faites un rapport au chef du village, Maire, Sous-préfet, Préfet. Cela s’appelle un audit citoyen du climat de cohésion sociale. Il faut que le nombre d’habitants formés soit supérieur au pourcentage de ceux qui ne sont pas formés sur un territoire donné. Nul ne peut agir au-delà de ses connaissances

Les cycles électoraux sont de plus en plus sujets à des violences. Quelle est votre lecture des causes et implications de ces crises ?

Le cycle électoral est un processus qu’il convient de connaitre, or beaucoup se focalisent sur le scrutin et ignorent les bases élémentaires d’un processus démocratique. J’entends souvent des personnes dire « moi je ne fais pas de politique”. A la question de savoir “qu’est-ce que faire la politique”, c’est silence radio. Alors comment peut-on refuser de faire une chose qu’on ne connait pas, ou encore un ignorant peut-il agir efficacement en politique même s’il le voulait ? L’ignorant ne fait pas la politique, au mieux, il se croit en dehors de la politique, et cette croyance le dispense de chercher à connaitre “c’est quoi la politique’, de sorte qu’il revient toujours à la case de départ tous les cinq ans ; c’est-à-dire insatisfait de l’action des gouvernants. Ignorer les causes qui nous déterminent, c’est accepter d’en être le jouet passif des événements. Programmé pour être violent. Quand on vote une personne sur la base ethnique sans même connaître son projet de société, ce n’est pas de la politique, c’est du tribalisme. Quand on applaudit un élu qui réalise une œuvre avec l’argent du contribuable, ce n’est pas de la politique, c’est une méconnaissance de la notion de contribuable. Quand on vote pour une personne et qu’on ne contrôle pas ses actions, ce n’est pas de la politique, c’est une méconnaissance de la notion de contrôle participatif.

Comme on ne connait pas la politique, on substitue le contraire par la politique.  C’est la cause du sous-développement et des conflits. Ils croient résoudre leurs problèmes or ils les aggravent. La connaissance ne nous affranchit pas du déterminisme naturel, mais elle nous permet de comprendre les causes qui agissent sur nous et d’anticiper la violence destructrice. Qu’est-ce que faire la politique ? Comment mener des actions qui améliorent les conditions de vie et facilitent la vie aux populations de manière responsable et autonome. C’est faire la politique. Connaître la constitution et veiller à ce que les actions des gouvernements soient conformes à leurs promesses de campagne. C’est faire la politique. Relever les insuffisances et faire des propositions d’amélioration à travers des débats intellectuels contradictoires, c’est faire la politique. Faire fonctionner les règles qui gouvernent les grands intérêts économiques, diplomatiques et militaires de ce monde. C’est faire la politique. La paix ou la liberté démocratique véritable est alors cette libération du poids de l’ignorance pour éviter une pagaille généralisée qui n’épargnera personne.  Et les intellectuels ont un grand rôle à jouer.

La jeunesse, a-t-on coutume de dire, c’est l’avenir des pays. Malheureusement, elle se retrouve en première ligne des crises. Comment appréciez-vous cette utilisation des jeunes ? Et que faudrait-il faire pour y remédier ?

La jeunesse, c’est 77%de la population, mais 100% de notre avenir. La façon dont nos sociétés évoluent dépend de la manière dont les jeunes sont impliqués dans la construction et la conception de l’avenir. Toutefois une jeunesse mal formée est un danger pour elle-même et pour la paix sociale. Nous avons posé la question de savoir pourquoi avec 230 millions d’électeurs, avec le permis de port d’armes, la crise post-électorale aux USA a fait Zéro mort. Le mot démocratie est revenu plusieurs fois. Or pour faire fonctionner la démocratie, il faut des démocrates. C’est pourquoi, la fondation Noe s’est fixée pour objectif de former trois millions d’auditeurs en intelligence socio-politique en ligne et en présentiel pour faire progresser au niveau communautaire, régional et national l’étude et l’utilisation stratégique de l’action non-violente lors des conflits. Chaque auditeur aura les outils pour se consacrer à défendre les libertés et les institutions démocratiques, s’opposer à l’oppression, à la dictature et diminuer le recours à la violence comme instrument politique. Notre mission qui s’inscrit dans la dynamique nationale de paix, se poursuit de trois manières en encourageant la recherche et les études de politique sur les méthodes de l’action non-violente et leur utilisation avant, pendant et après des conflits, en partageant les résultats de cette recherche avec le public par des formations, des publications, des conférences et par les médias et en explorant avec les groupes en conflit le potentiel stratégique de l’action non-violente.

Le monde ne jugera pas sur la gravité de nos problèmes mais sur notre capacité à nous unir pour les surmonter.

Interview réalisée par Hubert-Armand Assin, en collaboration avec Kouassi Assouman